Souffrance au travail et Révolution informationnelle

« Le développement de l’informatique et la division du travail, en faisant perdre au travail du salarié tout caractère d’autonomie, lui font perdre tout attrait. Le salarié devient un simple accessoire de la machine; on n’exige de lui que l’opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. »

N’est-ce pas la description de la situation vécu par des millions de salariés de ce début du 21ème siècle ?

Ce morceau de texte n’est que la reprise d’un extrait d’un ouvrage célèbre, publié par un penseur du 19ème siècle en 1848. Il y décrivait les effets sur la classe ouvrière de la 1ère Révolution industrielle.

Pour retrouver le texte initial, il suffit de changer salarié par ouvrier, et informatique par machinisme.

La Révolution informationnelle, 3ème révolution industrielle depuis le début du 19e siècle, provoque aujourd’hui des changements brutaux dont personne encore ne mesure véritablement les conséquences; ou en tout cas que personne n’envisage qu’il puisse exister des analogies aussi crues.

Pourtant c’est véritablement le cas. France Telecom, par exemple, apparaît peut-être comme étant un exemple caricatural de ce phénomène. Mais c’est un laboratoire dans lequel se testent en grandeur nature, la mise en œuvre de cette perte d’autonomie du salarié du 21ème siècle, entrainant la perte de tout attrait du travail. C’est sans doute l’une des pistes à creuser pour comprendre l’explosion de souffrance au travail qui s’est révélée au grand jour ces mois derniers.

En effet, le téléopérateur devient un simple accessoire de la machine au travers du script qu’on lui impose de lire, pour répondre au client, et dont il ne peut sortir. De ce fait on exige de lui de ne pas avoir d’initiatives, c’est à dire  de se limiter à l’opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise.

Les effets sur l’encadrement n’en sont que plus brutaux; il n’a plus à penser, il n’a plus a réfléchir; il a à peser sur les salariés pour obtenir d’eux qu’ils n’aient plus d’initiatives, qu’ils ne sortent pas du cadre imposé, qu’ils se contentent d’appliquer les directives. De plus on leur enlève toute secrétaire ou assistant(e), et on alourdit leur travail de paperasseries administratives et bureaucratiques insupportables.

Mais l’on retrouve ces effets sur le technicien que l’on empêche d’exercer pleinement son art, que l’on contraint à des actions limitées, à qui l’on impose des cadences de rendez-vous client ce qui a comme conséquence de lui interdire d’aller jusqu’au bout du dépannage, c’est à dire d’avoir la satisfaction du travail bien fait.

Quant à l’environnement du travail, c’est la disparition des services sociaux de proximité, remplacées par des plateformes d’appel impersonnelles et souvent inaccessibles derrière des robots parlants (« si c’est pour votre salaire tapez 1, si c’est pour vos congés tapez 2, et.« )

Karl Marx – car il s’agit de lui – en tire deux effets de ce constat, que l’on peut craindre pour aujourd’hui (j’ai remplacé les deux mots comme ci dessus pour rendre le propos plus actuel):

  1. Un effet sur la baisse des salaires:  « Par conséquent, ce que coûte le salarié se réduit, à peu de chose près, au coût de ce qu’il lui faut pour s’entretenir et perpétuer sa descendance. Or, le prix du travail, comme celui de toute marchandise, est égal à son coût de production. Donc, plus le travail devient répugnant, plus les salaires baissent. » Alors on comprend mieux les difficultés que les jeunes très diplômés éprouvent à vendre leur niveau de qualification contre un salaire correct en cette fin de 1ère décennie du 21ème siècle.
  2. Un effet sur la productivité du travail: « Bien plus, la somme de travail s’accroît avec le développement de l’informatique et de la division du travail, soit par l’augmentation des heures ouvrables, soit par l’augmentation du travail exigé dans un temps donné, l’accélération du mouvement des machines, etc. » Sans commentaire !

Les phénomènes décrits par Karl Marx en son temps – c’est à dire le temps de le 1ère révolution industrielle – je crains qu’ils ne ressemblent vraiment beaucoup à ceux de la 3ème, c’est à dire le temps de la Révolution informationnelle.  Revisiter les textes de Karl Marx n’en est que plus urgent à celui qui veut changer le monde !

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