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Histoire du textile en Seine-Maritime

Crise toilière et mouvements sociaux en 1788 et 1789

au travers des cahiers de doléances

Par Gilles Pichavant

Le Textile a aujourd’hui disparu de notre département. Pourtant il a marqué la région de son empreinte. Rappelons qu’à la fin du 17e siècle déjà, et sans doute bien avant, les « ouvriers » du textile avaient défrayé la chronique en organisant des manifestations énormes à Rouen, Darnétal et les vallées environnantes.

A la veille de la Révolution, la Haute Normandie connaît une crise économique très grave. Celle-ci a pour origine la signature d’un traité de libre échange avec l’Angleterre en 1786, qui provoque la ruine de la filature et du tissage. Des dizaines de milliers d’artisans et d’ouvriers se retrouvent sans travail. C’est la misère.

La mauvaise récolte de blé en 1788 entraîne son enchérissement et la hausse du prix du pain. S’ajoutant à une situation économique désastreuse, elle plonge le pays dans le chaos. Les troubles commencent à l’automne. Ils vont précéder et accompagner les assemblées préparatoires aux États Généraux, se poursuivre pendant l’été 1789, et rebondir périodiquement pendant les premières années de la Révolution.

La filature et le textile au 18e

L’étude des cahiers de doléances de la région dieppoise, plus précisément ceux du bailliage d’Arques, révèle une situation véritablement extraordinaire. Se souvenant de méthodes de luttes ancestrales, employées notamment près d’un siècle auparavant dans les campagnes, la population laborieuse crée une situation véritablement insurrectionnelle. Celle-ci n’avait d’ailleurs pas le choix. C’était la survie ou la famine.

En Haute Normandie, la filature et le tissage sont la seconde ressource de la région, après la culture du blé. En 1782, on compte 188 000 ouvriers occupés au travail du lin et du coton dans un rayon de quinze lieues autour de Rouen, surtout dans le Pays de Caux. De nombreux cahiers de doléances le confirment, comme celui de Grainville-la-Renard qui écrit « le commerce du pays de Caux consiste en toiles et fils ». Ailleurs on parle tout simplement de « commerce ».

Dans les faubourgs de Rouen une industrie moderne commence tout doucement à se développer, à l’image de ce qui se fait en Angleterre. A St Sever, la manufacture de velours et cotons, qui emploie 400 personnes, utilise des machines à filer importées d’Angleterre, les « jennies », depuis 1773.

A la campagne, il s’agit de ce que l’on appelle une manufacture dispersée, c’est à dire que les ouvriers travaillent chez eux, avec leur famille. Ce sont plutôt des artisans car ils possèdent, en général, leur outil de travail. On trouve aussi des salariés qui travaillent chez des maîtres. Cependant, tous dépendent complètement des marchands de toiles pour lesquels ils travaillent. Ceux-ci leur fournissent la matière première puis leur achètent le produit fini.

Sur la côte, on file et on tisse le lin. A l’intérieur des terres, on travaille le coton, filature et tissage, on fabrique des siamoises (tissus de coton mêlés de fils de lin), on confectionne des mouchoirs, fichus et toiles de coton. Les cahiers de doléance font mention du travail du coton aux Aulthieux, à Bois Hulin, La Grande Heuze, Louvetot. On file le coton à Bazomesnil, la Chapelle sur Dun, La Crique, Grainville, les Ventes St Rémy. On le tisse à Belleville en Caux, St Martin de Veules (Veules les Roses), Les Ventes d’Eawy (les Grandes Ventes), Bazomesnil, Beauville, Biville-la-Baignarde, Bretteville-en-Caux, la Chapelle-sur-Dun, Eurville, Grainville, Reuville, Royville, St Crespin, St Laurent-en-Caux, St Pierre-le-Petit, Ste Geneviève, Sotteville-sur-Mer etc. On file le lin à La Crique et à Sotteville sur mer. On fabrique des siamoises à Biville-la-Baignarde, Omonville, Ste Geneviève et Sassetot. A Gonnetot on fabrique des petites toiles à carreaux appelées « Gingas ». On fabrique de la filasse pour la pêche à St Martin en campagne.

On trouve des tisserands, des toiliers ou des siamoisiers dans une large majorité des paroisses. Souvent fileurs et tisserands forment l’élément principal de la population. Pour eux, les travaux agricoles ne sont que l’accessoire qui ne les retiennent que quelques semaines au moment de la moisson.

Le traité de libre-échange de 1786 et ses effets désastreux.

Le traité de libre échange avec l’Angleterre bouleverse cette situation, et plonge la région dans une crise profonde. Le traité se traduit immédiatement par l’invasion du marché français de produits étrangers moins chers, l’abaissement général des prix et la mise au chômage de milliers d’ouvriers. A cette époque, l’Angleterre bénéficie d’une avance technologique. Le Capitalisme s’y développe. Ses usines sont équipées de machines modernes animées par la vapeur. Elles produisent en masse et à faible coût.

Dès l’automne 1787, deux rapports attirent l’attention de l’assemblée provinciale sur la gravité de la situation. Le 19 novembre, le premier rapport analyse bien la situation. On peut y lire que « les marchandises de fabrication anglaise sont importées et vendues avec la plus grande abondance et l’Angleterre persiste à dédaigner les productions de notre industrie ». Parmi les marchandises importées, ce rapport cite les étoffes de coton, les mousselines, les guinées, les bas et bonnets de coton de Manchester, les draps communs de Leeds, les lainages du Yorkshire, les serges, molletons, flanelles de Norwich, Halifax, Bradford, Exceter, Wackezfield, Salisbury, « qui fabriquent mieux et à meilleur marché », mais aussi les faïences, « le bas prix du charbon anglais permet aux anglais de vendre cette marchandise en France à 20 et 25 % au-dessous de la nôtre ». Enfin il constate que « grâce à son charbon et à ses machines nouvelles, l’Angleterre peut fabriquer à meilleur marché, et que ses produits sont parfois de meilleure qualité ».

Le 15 décembre suivant, le second rapport fait par le bureau de commerce, rejette nettement sur le traité « la révolution subite qui s’est produite dans la généralité et qui exige les soins du gouvernement et les secours les plus prompts ».

La dégradation de la situation se poursuit pendant l’année 1788. La mévente des produits français entraîne la diminution des salaires, le renvoi des ouvriers, le développement du chômage et de la misère. Au moment où s’élaborent les cahiers de doléances, le tissage, et particulièrement celui à base de coton, parait menacé d’une ruine irrémédiable.

La crise toilière au travers des cahiers de doléances

La gravité de la crise saute aux yeux à la lecture des cahiers de doléances rédigés au cours des assemblées paroissiales qui eurent lieu du 1er au 8 mars 1789. Celui de la Chapelle-sur-Dun en fait l’une des causes principales du développement de la mendicité et de l’explosion du nombre de vagabonds dans les campagnes: « Chute totale et extinction du commerce, dépérissement des manufactures, cessation du travail, renvoi et oisiveté des ouvriers qui n’ont pour toute ressource que le bissac sur l’épaule et le bâton à la main ». A Iclon on écrit que « la chute du commerce, le dépérissement de la manufacture, le renvoi de beaucoup d’ouvriers met quantité de familles dans la dure nécessité de mendier ». Même opinion à Manéhouville, où le cahier écrit que « le commerce, languissant depuis plusieurs années, les commerçants et fabriquants ne pouvant plus débiter leur marchandise qu’à perte et dommage, met un grand nombre d’ouvriers dans le cas de ne plus trouver d’ouvrage pour gagner leur vie, ce qui les met dans une grande disette et les oblige à mendier ».

A Beauville et Gonnetot, la moitié des tisserands est au chômage. Les cahiers d’Avremesnil, Bazomesnil, Belleville en Caux, Bertreville, la Chapelle sur Dun, Denestanville, Heugleville Lestanville, St Pierre le Vigier, St Pierre le Petit, St Martin de Veules mentionnent le chômage et la misère des ouvriers.

Le cahier des Aulthieux met en évidence la chute brutale du pouvoir d’achat des tisserands: « à cause de l’inactivité du commerce dans toutes ses branches, mais surtout dans celle des cotons qui font leur occupation, et qui est tombé si bas que malgré son travail redoublé de jour et de nuit, l’ouvrier ne gagne plus la moitié de ce qu’il lui faudrait pour subsister même en un meilleur temps ». Ce qui veut dire que pour obtenir un revenu inférieur de moitié de celui des années antérieures, il faut travailler deux fois plus, c’est à dire que le salaire horaire atteint péniblement 25% de ce qu’il était précédemment.

On retrouve ce chiffrage dans des cahiers d’autres bailliages de Haute Normandie, comme à Ocqueville, Bailliage de Cany, où l’on peut lire: « Nos salaires sont diminués de moitié, le prix du blé est double de ce qu’il était l’année dernière »

En effet, vers 1780, le salaire familial était de trois livres par jour pour un foyer où parents et enfants filaient, le père gagnant vingt-cinq sous à lui seul. Cela permettait de vivre dans une certaine aisance dans presque toutes les familles à cette époque. De travail d’appoint, il était devenu l’activité unique pour de nombreux ruraux. En revanche, en 1789, le salaire de l’homme fileur à domicile est tombé à douze ou quatorze sous, ce qui ne fait guère plus d’une livre et demie pour le foyer. La chute du salaire familial est bien de 50%.

Cette baisse du pouvoir d’achat est d’autant plus considérable, que le tissage permettait d’avoir un niveau de vie supérieur à celui de l’agriculture, notamment par rapport aux revenus d’un ouvrier agricole. Une des conséquences en avait été la hausse des salaires agricoles, encore bien misérables du reste, et le manque de bras dans l’agriculture. On s’en plaignait dès le début du 18è siècle. Quelques uns des cahiers, comme celui d’Omonville, voudraient voir « fixer dans chaque paroisse un certain nombre de toiliers et de siamoisiers sur celui des habitants, vu que tous les jeunes s’adonnent à ces sortes de métiers, ce qui fait qu’aujourd’hui on ne trouve plus pour ainsi dire que des vieillards pour cultiver la terre et pour tous les métiers si nécessaires, tels les charpentiers, maçons, couvreurs et autres ouvriers et journaliers de différents genres ».

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La mauvaise récolte rend la situation explosive

A cette crise s’ajoute une seconde: le prix du blé se met à flamber dès le mois de septembre 1788. Son prix est plus du double de celui d’une année normale à la fin de l’hiver 1789. La récolte de 1787 avait été bonne, mais celle de 1788 avait souffert de la sécheresse, d’orages au mois de juin et, sur la côte, des vents du nord. La récolte est inférieure d’un tiers à la moyenne. La hausse est rapide. Elle commence immédiatement après la moisson.

Le 20 septembre, le subdélégué de Dieppe, Pocholle, écrit à l’intendant pour l’informer que la cherté du blé commence à jeter l’alarme dans les campagnes et à occasionner des attroupements nocturnes. Il craint « l’insurgeance du peuple ». C’est alors que la rigueur du froid de l’hiver 88-89 provoque un nouvel enchérissement du blé, car on craint pour la récolte suivante. Une partie du blé est gelée en terre, l’autre partie déchaussée par le dégel est perdue.

Dès le début de mars, le prix du blé a presque doublé par rapport à une année normale. Mais la hausse du blé n’est pas isolée. Le cahier de Beauville signale « une augmentation énorme de la viande ». En fait, ce sont les prix de tous les produits de première nécessité qui grimpent, sans qu’il y ait forcément de raison, qui, ajoutés au chômage, plongent des milliers de familles dans la misère et la mendicité. Si l’on utilise les chiffres du cahier des Authieux, le pouvoir d’achat, d’un tisserand qui a encore du travail, se situe entre 15 et 25% de celui qu’il avait précédemment. Ceux qui sont au chômage sont réduits à la mendicité.

Plus de la moitié des cahiers de doléances constatent cette misère. Celui d’Auffay dit que « la misère publique est à son comble par la cherté du pain et le défaut de commerce et le nombre de pauvres se multiplie journellement ». Celui d’Offranville demande « qu’aux Etats Généraux, il soit enfin pris les plus promptes et les plus efficaces mesures pour faire revivre le commerce dont la chute, jointe à la cherté excessive des denrées de première nécessité, occasionne, principalement dans le pays de Caux, la plus extraordinaire et la plus alarmante misère ». Celui de la Chapelle-sur-Dun écrit: « Misère extrême et indigence générale du peuple dont les anciens n’ont jamais vu pareille détresse. Découragement général, consternation publique. Des pauvres exténués morts de faim et de froid dans l’année la plus rigoureuse qu’on ait jamais éprouvé ».

La faillite du système de solidarité traditionnelle

Dans la majorité des paroisses, les pauvres forment entre un quart et la moitié des habitants. Ils sont la majorité dans un grand nombre de paroisses. A St Vaast d’Equiqueville, sur 71 feux, « 40 sont occupés par des indigents ». A Ricarville, sur 70 feux, 40 sont occupés par des indigents « non encore mendiants ». A St Nicolas de Veules, sur 70 feux, à l’exception « de 10 qui sont à leur aise, le reste est pauvre ». A Bractuit, sur 169 feux, il y a « cent pauvres, sans compter les pauvres honteux », dont nous verrons plus loin la définition. A Belleville en Caux et Eurville la plus grande partie des tisserands et journaliers « sont dans une grande pauvreté et misère ». A Avremesnil, la majeure partie des habitants est dans l’indigence. A Orival, sur 90 habitants, 24 « mendient leur vie dans les paroisses voisines ». Au Mesnil-St-Germain, « la misère est extrême. La récolte prochaine promet peu et nous n’avons devant les yeux qu’un avenir effrayant ». A St Pierre le Petit, paroisse de 45 feux, qui, à l’exception de deux, n’est habitée que par des journaliers et toiliers, « les habitants sont dans la plus grande détresse ».

C’est la grande misère à Anneville, Ardouval, Criquetot-sur-Longueville, où « une infinité d’ouvriers manquent de travail et de pain », à Dénestanville, Notre-Dame-du-Parc, St-Aubin-le-Cauf, Iclon, les Innocents, St Pierre-le-Vieux, Sotteville-sur-Mer. A Ventes St Rémy, « la misère est à son comble et la plupart des habitants ont faim ».

La charité, organisée traditionnellement par l’Église, n’est plus capable de faire face aux besoins. Lorsqu’il existe un « bureau de charité » comme à St Hélier, il est débordé par l’afflux des mendiants venant des paroisses voisines. De nombreux cahiers en réclament pourtant la création dans toutes les paroisses, de manière à ce que « chacun garde ses pauvres ». Certains cahiers veulent que les ressources soient fournies par des taxes sur les « décimateurs », par l’égalité devant l’impôt avec la contribution de la noblesse, et par le revenu provenant de la suppression des abbayes, les biens de l’église étant « le patrimoine des pauvres ».

A St Germain d’Etable, on est plus radical: « Si l’État ne peut être sauvé par une crise, la vie des pauvres doit être plus sacrée qu’une partie de la propriété des riches. Quand le navire fait eau de toute part, on jette à la mer la cargaison du négociant pour sauver l’équipage ».

Une région en Révolution

Une grande effervescence règne alors dans la région. De nombreuses paroisses ne sont plus capables de subvenir aux besoins de leurs ressortissants ce qui conduit les chômeurs à prendre la route pour mendier dans les paroisses voisines. Comme la situation est la même dans les paroisses voisines, les mendiants s’en vont de plus en plus loin. Le mouvement prend bientôt une dimension considérable et devient un phénomène de masse.

Les mendiants s’assemblent par troupes de dix à vingt, parfois davantage, et marchent. A Belleville-en-Caux et à Eurville on affirme qu’ « il en passe 4 à 500 par semaine ». A Bazomesnil, on évoque « des processions de mendiants étrangers » à la paroisse. Aux Ifs, on demande « l’abolition des mendiants vagabonds qui vont dans les maisons, en pourvoyant à leurs besoins par une imposition sur les trois ordres ». A St Pierre le Vieux « on se trouve accablé d’une multitude de mendiants qui viennent de toutes parts avec instance et avec importunité, desquels on ne peut, ni même on n’ose, résister ».

En sortant de leur lieu habituel d’habitation et de travail, les gens se rencontrent. Les informations et les bruits de toutes sortes circulent. Les idées mûrissent. On prend conscience de la gravité de la situation et de son caractère généralisé. On prend aussi conscience que l’on représente une force. Ce que l’on continue à appeler, à l’époque, mendicité perd son caractère passif et soumis qu’on lui connaît. Les mendiants s’enhardissent, se concertent et s’organisent. A Bertreville et à Lintot, on parle même d’ « associations de vagabonds et de criminels sous la fausse apparence de la mendicité ».

Actions nocturnes et manifestations dans les Halles

L’époque est alors marquée par deux types de manifestations, d’une part le développement d’actions nocturne qualifiées de « mendicités nocturnes », et de l’autre des rassemblements de masse dans les halles et sur les marchés, tournent parfois à l’émeute.

La mendicité nocturne est la forme la plus redoutée, et la plus violemment condamnée par les cahiers. Un tiers d’entre eux en parlent. A Gonneville, on écrit « que ce sont des attroupements de brigands qui, la nuit, vont faire violence, surtout aux cultivateurs pour extorquer des aumônes ». A Gueures, « des troupes de gens sans aveu forcent nocturnement les maisons des laboureurs, s’y font donner du pain ou livrer du blé, autant et au prix qu’il leur plaît ». A St Pierre-Le-Vigier, « les habitants envisagent comme le plus grand des abus, la mendicité nocturne qui se pratique dans leur canton par des attroupements de 24 à 30, qui ne se contentent pas des aumônes qu’on leur donne ».

Ici ou là, on justifie la mendicité nocturne par le fait que certains pauvres trouveraient dégradant l’action de mendier. On parle alors de pauvres « honteux ». Ainsi, à Louvetot on récrimine contre le « nombre infini de pauvres qui nous accablent pendant le jour, et ceux qui, se disant honteux , viennent nous rançonner pendant la nuit, au détriment de notre repos et de la sécurité publique ».

Elle prend un caractère violent. A Longueville on réclame « contre ces attroupements de mendiants ténébreux qui affligent l’honnête homme et lui demandent la bourse au nom de dieu au nom d’une pauvreté souvent factice ». A Iclon on note que les mendiants « répandent l’effroi dans les maisons ». A Varvanne, ils vont « mendier nuitamment et avec menaces ». A Ouville on écrit « qu’un grand nombre de mendiants vont nuitamment, la force à la main, même jusqu’à faire fracture ». A Bractuit, où « les dits pauvres de nuit se présentent souvent à main armée », la mendicité nocturne se pratique « souvent avec menaces, ce qui a été effectué chez un laboureur de la dite paroisse en empoisonnant son chien de laisse ». A Criquetot-sur-Longueville on écrit qu’ils vont par « troupes de dix, vingt, trente et plus, qui courent jour et nuit, disent insolemment: nous voulons ceci, cela, qui vomissent des injures... qui, les fêtes et dimanches pendant l’office vont aux maisons où dans ce moment se trouve peu de monde et y prennent ce qui leur plaît ».

Les riches cultivateurs cible des manifestants

Ce sont les riches cultivateurs qui sont la cible des actions nocturnes. Ceux-ci sont particulièrement ulcérés. Comme ils participent massivement aux assemblées préparatoires aux États généraux, les cahiers témoignent particulièrement de leur mécontentement. Ils accusent la maréchaussée ne pas faire son travail, et demandent l’augmentation de ses effectifs.

A Envermeu ils réclament « l’établissement de cavaliers de la maréchaussée de trois lieues en trois lieues ». A Luneray ils proposent de donner à « un petit nombre de notables qui pourraient être les membres municipaux », « le droit de dresser leurs procès verbaux » Un peu partout on propose la création d’ateliers communaux pour occuper les chômeurs. A Ste Geneviève le cahier va jusqu’à proposer de désarmer « toutes personnes qui ne seront pas imposées 30 livres », c’est à dire les pauvres, les tisserands n’étant guère imposés plus de 2 ou 3 livres.

Qui sont donc ces « mendiants »? Un peu partout on se plaint que les mendiants « refusent de se faire connaître », ou, comme à Derchigny, d’agir « masqués ». En général, on accuse les habitants des paroisses voisines, sans doute pour éviter la réaction des pauvres de la paroisse. Il ne faut pas oublier que le cahier de doléance est réalisé au sein d’une assemblée où tout le monde se connaît et où toutes les catégories sociales sont représentées.

D’après plusieurs cahiers, les actions nocturnes seraient l’affaire des hommes, les femmes et les enfants mendiant de jour. A Gruchet-St-Siméon, on écrit que ce sont « les jeunes gens des campagnes qui se réunissent pendant la nuit , surtout les veilles des dimanches et des fêtes pour troubler l’ordre public ». A St Denis sur Scie, on les accuse même d’être responsables de la misère. Les pères seraient obligés de mendier parce que les fils passent leur temps au café: «un grand nombre de cafés, dans les environs, qui s’accroissent encore tous les jours, qui causent un grand libertinage dans la jeunesse qui, si ils ont gagné six livres la semaine, ils ne sortent pas de dans ces misérables endroits qu’ils n’aient dépensé tout leur argent » ce qui « ruine leur père et le mettre dans le cas de mendier, jour et nuit ».  

Les Halles et Marchés lieux de revendications

Les troubles, qui se développent dans les halles et sur les marchés, sont l’autre aspect visible du mouvement. Ils font l’objet d’articles dans 10% des cahiers. De Biville-La-Baignarde en passant par le Bourg Dun, Le Catelier, Heugleville sur Scie, Hautot sur Dieppe, Muchedent Sotteville sur mer, ou Bellencombre on accuse la grande augmentation du blé d’occasionner « dans les halles tumultes et révoltes ». D’après celui de Mesnil-Rury, il s’agit d’un phénomène quasi-général: « des révoltes se commettent presque à toutes nos halles ».

Il ne s’agit pas seulement de protester contre la cherté du blé. Il s’agit d’exiger que le prix du blé soit ramené à celui de l’année précédente. Les cultivateurs sont entourés par des manifestants hostiles qui exigent d’eux qu’ils baissent leurs prix. « Le pauvre attroupé prétend faire le prix du blé selon sa bourse » écrit le cahier de Bazomesnil. « Ils vont même jusqu’à insulter les laboureurs dans les halles de la manière la plus atroce, et fixer eux-mêmes le prix du blé et l’enlever avec violence » écrit-on à Crespeville.

Cela se passe mal. On en vient aux mains. Le cahier de Mesnil-Rury nous apprend qu’un grave événement s’est produit au marché d’Yvetot. «Il s’est passé à une Halle à Yvetot un grand trouble,  que les cavaliers de la maréchaussée même n’ont pu empêcher, quoique ayant les armes à la main. Un d’eux s’est trouvé gravement estropié et plusieurs particuliers se sont trouvés estropiés et deux qui ont perdu la vie ».

Les riches réclament la fermeture des cafés

Les cafés, auberges, cabarets ou machepots, dont le nombre s’est multiplié depuis quelques années dans les campagnes, sont mis en accusation; 20% des cahiers en demandent la fermeture. Il semble bien, en effet, que leur nombre croissant ait joué un grand rôle dans le développement du mouvement. Le cahier de Biville-La-Baignarde explique que « la facilité qu’ont les vagabonds de trouver à boire et à manger et de se loger partout, est à l’origine de tous les désordres, puisque les coquins de différents cantons se réunissent avec facilité pour aller ensuite exercer leurs brigandages chez les personnes caduques et indéfendues ».

Le café est un lieu de rassemblement idéal. On s’y attend, on s’y restaure peut-être un peu, on y boit surtout, puis, lorsque l’on est assez nombreux, on décide de prendre pour cible tel gros agriculteur « pour le mettre à contribution ».

D’une manière générale, il semble bien que les mendiants n’agissent pas au hasard. Ils s’attaquent aux riches laboureurs qui sont accusés de spéculer sur le blé et de s’enrichir sur le dos de leurs compatriotes. Dans le pays de Caux, le régime agricole est déjà celui de la grande exploitation. En dehors des vallées, il y a relativement peu de petites fermes.

Cependant, on attribue aux cafés beaucoup plus de responsabilité qu’ils n’en ont en réalité. A St-Ouen-Sur-Brachy, on les accuse d’être « la source des vols, pillages et massacres qui se commettent depuis trois ou quatre ans dans les paroisses circonvoisines, parce que c’est dans ces lieux de débauche que s’assemblent les libertins et qu’ils se lient ensemble pour mettre le pays à contribution ».

Les troubles ne sont pas limités au territoire du bailliage d’Arques. En réalité, les désordres s’étendent à toute la Haute Normandie. Ainsi à Nesle Normandeuse, Bailliage de Neufchâtel on peut lire que des troupes de mendiants « à main armée exigent la soupe et le coucher, avec menaces d’incendies ». La Commission intermédiaire les signale à Necker le 26 février 1789. Elle demande l’envoi de cavaliers ou de Dragons pour empêcher les révoltes et maintenir l’ordre sur les marchés et les campagnes. Le 23 mai, une déclaration du Roi attribue le jugement des coupables aux maréchaux et à leurs lieutenants, mais le parlement de Rouen refuse de l’enregistrer, ce qui empêche son exécution.

Dans ce climat social troublé, le cahier de doléance du Tiers État, du bailliage d’Arques, siégeant à Dieppe, le 12 mars 1789, reprend les grandes revendications émises dans les paroisses.

Article 38° « que chaque paroisse soit tenue de pourvoir à la mendicité dans son étendue et à cette charge tous bénéficiers et gros décimateurs soient tenus de contribuer proportionnellement à raison de leur revenu »;

Article 48° « que l’exportation des grains soit interdite, à moins que les magasins ou greniers publics n’en soient fournis pour la durée et la consommation de trois années »;

Article 55°: « que pour encourager les fabriques ou manufactures du royaume, tout sujet français soit tenu de n’employer pour ses vêtements et à son usage que des étoffes du pays ».

La crise se poursuit pendant la tenue des Etats Généraux et l’année suivante

Les troubles repartent de plus belle au début de l’été. Le 3 juillet 1789, une émeute a lieu à Dieppe où 300 femmes en furie pillent la Halle aux blés. Le 8 juillet, il y a des violences et des pillages à Bacqueville, au Bourg Dun, à Dracqueville, à Brachy, à Ouville la Rivière. Les campagnes sont de nouveau en mouvement.

A la fin de l’hiver 89-90, le prix du blé se remet à flamber, pendant que la situation économique continue de se dégrader. Les troubles repartent de plus belle. Au mois d’avril 1890, la situation est bientôt plus grave qu’en 1789. Le registre des délibérations du conseil général de la commune de Dieppe les décrit comme une véritable « insurrection d’une certaine classe des habitants du païs de Caux », qui touche St Laurent-en-Caux, Fontaine-le-Dun, Luneray, le Bourg-Dun, la Gaillarde et « autres circonvoisines ». Le Conseil Général de la commune de Dieppe vote alors une adresse au gouvernement pour qu’il dépêche les forces suffisantes pour rétablir l’ordre.

Le 29 avril 1790, l’annonce d’un décret du gouvernement, qui répond positivement à cet appel, provoque un affrontement à la tribune de la Constituante, entre le député du bailliage d’Arques, Bourdon, et le député Robespierre. Bourdon soutient le décret car il vise à renforcer les moyens du maintien de l’ordre dans la région dieppoise. Il estime le nombre des mendiants à 1200. Ils seraient armés, et menaceraient la paix civile et la révolution. Robespierre craint, quant à lui, une manœuvre contre-révolutionnaire.

Les troubles se développent dans les campagnes pour les mêmes raisons qu’en 1789. Les insurgés veulent maintenir leur pouvoir d’achat tout en conservant suffisamment de blé, donc de nourriture, dans leur commune. Pour atteindre cet objectif, ils s’en prennent de nouveaux aux riches laboureurs, en témoigne un courrier de Tous-Les Mesnils, daté du 23 avril 1790, évoquant la situation à Ouville et à Longueil: « ...vu la contrainte que les mauvais sujets nous ont fait le jour d’hier, ils ont forcé avec parole menaçante de leur signer que nous fournirions le blé à 3 livres le boisseau » , c’est à dire au prix qu’il avait au début de l’année 1788.

Ces insurgés ne se privent pas, dans le même temps, de prendre pour cible les représentants de la noblesse encore présents dans la région, comme le confirme le post-scriptum de cette même lettre: « La nuit passée, ces mêmes sujets sont venus devant le château de M. d’Englesqueville, où ils ont fait plusieurs décharges de fusils... ». Ils ne sont pas des contre-révolutionnaires, à la solde de la noblesse, comme l’écrivent les élus dieppois. Robespierre ne se trompe donc pas lorsqu’il craint qu’une intervention militaire n’affaiblisse le courant révolutionnaire, et par là même affaiblisse la révolution toute entière.

Le texte signé confirme cette analyse. « L’accord fait à Longueil est que les laboureurs fourniront aux pauvres le bled à vingt cinq livres le sac, mesure de Dieppe; et le second à vingt deux livres; et le troisième à dix-huit livres, jusqu’à ce que le sègle soit en état de manger ». Particularité, le blé qui sort de la commune est lourdement taxé. Voilà qui est de nature à contrarier les bourgeois libéraux des villes, très attachés à la liberté de circulation des marchandises.

La réunion des maires, officiers municipaux et des notables du bourg d’Auffay, le 2 mai 1790, montre qu’une pression terrible s’exerce dans leur secteur pour obtenir la même chose. Ils exposent « avec force la nécessité de réduire ce prix de ce bled à vingt quatre livres le sac et moins s’il y a lieu », c’est à dire le même prix qu’à Longueil. Ils précisent :« En modérant le prix de cette denrée on empèchera que l’agriculture et le payement des impositions n’éprouvent des inconvéniens qu’ils est important d’éviter et que des mouvements tumultueux occasionnés en divers lieu par la misère et la cherté rendroient inévitable ». « Ce qui est arrivé l’an passé doit faire trembler ».

Vers la fin des troubles

Après une nouvelle année tendue, deux éléments vont se conjuguer pour apaiser la situation définitivement la situation.

Premièrement, l’entrée en guerre de l’Angleterre met implicitement un terme au traité de libre échange de 1786 dès le 1er février 1792. Les produits importés cessent d’envahir le marché intérieur. En conséquence le tissage est relancé. Le chômage recule dans les campagnes. Le pouvoir d’achat remonte.

Deuxièmement, l’instauration d’un tarif appelé « Maximum départemental » sur les grains et les farines, contribue à apaiser les esprits. Il empêche la spéculation sur le grain. C’est une réponse positive apportée à la revendication exprimée par les pauvres depuis le début des troubles révolutionnaires. Cette décision a été prise au niveau départemental, bien avant la loi sur le maximum qui ne sera votée par la Convention que le 27 septembre 1793.

En quelque sorte, le mouvement social a obtenu satisfaction sur ses deux principales revendications.

Il est évident que les opérations de police organisées par les autorités, en s’attaquant aux groupes les plus organisés, ont de leur coté contribué au rétablissement du calme. Elles ont rétabli la liberté de circulation dans les campagnes et facilité un approvisionnement plus régulier des halles, particulièrement celles des bourgs. A plusieurs reprises, divers régiments comme le régiment du Calvados, celui du Morbihan, circuleront et stationneront dans les bourgs et villages du pays de Caux.

Les troubles dans les campagnes perdront leur caractère de masse. Ils ne seront bientôt plus que le fait de petites bandes s’adonnant au brigandage.

Cependant, les autorités resteront toujours très attentives au prix du blé et des subsistances. La situation de ces années révolutionnaires restera gravée dans les mémoires. Comme l’écrit le commissaire auprès du canton de Dieppe en juin 1799, sur la question du blé et des subsistances: « le peuple ne raisonne pas ».

Cette préoccupation sera présente tout au long du siècle suivant. On en reparlera notamment à l’occasion de la manifestation des ouvriers du port de Dieppe en 1889.

Sources:

Les cahiers de Doléance du Bailliage d’Arques, Le Parquier, Fonds ancien de Dieppe

Cahiers de Doléances du Bailliage de Rouen, Marc Bouloiseau, Bibl. de Rouen

A travers la Haute Normandie en Révolution 1789-1800, ouvrage collectif.

Le premier vote des Normands , Léopold Soublin

Registre des délibérations du Conseil général de la commune de Dieppe, Fonds ancien de Dieppe.

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