Ecrire au fil rouge

 

La guerre d’Algérie

Les Tortures pendant la Guerre d’Algérie.

Par Albert Perrot

S’il est une guerre qui mérite vraiment le qualificatif de « SALE », c’est bien la guerre d’Algérie. Ce qualificatif est faible, quand on connaît les horreurs, les crimes monstrueux, les tortures horribles et inhumaines commises au nom de la France sur la population Algérienne, sur ses combattants, sur des femmes et des enfants au cours de ces huit années de guerre, tortures et crimes commis par des généraux, des colonels, et notamment par les parachutistes, tortures et crimes connus et couverts par les gouvernements Français.

Personne aujourd’hui ne conteste la réalité de ces tortures. Des livres ont été écrits qui en témoignent. Mais au cours de cette guerre, tout a été fait pour les cacher, les camoufler et l’opinion publique française a été soumise à un mensonge systématique. On osait parler de « PACIFICATION » mais derrière ce mot usurpé, c’est une politique d’extermination qui était menée.

Un général, le général Aussaresses n’a t’il pas eu le culot monstre d’écrire un livre pour tenter de justifier ces crimes, ces tortures !

Voici, de diverses sources, quelques témoignages de ces tortures.

 Extraits d’une lettre d’Abderrahmane FARES, ancien Président de l’Assemblée Algérienne à M. Robert Lacoste en date du 18 Août 1956, reproduite par « Le Monde » du 25 Septembre 1956

« J’ai l’honneur de vous adresser pour votre information copie de deux lettres que j’envoie à M. le Préfet d’Alger, après les opérations dites de « pacification » qui ont eu lieu dans les régions d’Ouled-Anteur, Aïn-Boucif et Brazza, que je considère comme une véritable opération « d’assassinats légalisés » et, en ma qualité d’élu de cette région je ne peux être le « témoin muet » de tels actes, à moins d’être descendu au degré le plus vil de l’indignité.

Ayant eu à assumer de très lourdes responsabilités, je comprends, monsieur le Ministre, que votre tâche soit lourde et très ingrate, mais mon devoir est de vous dire franchement et loyalement que nous allons à la catastrophe si toutes les opérations dites de « pacification » se déroulent de la même manière que celles que viennent de vivre les populations des régions d’Ouled-Anteur, Brazza et Aïn-Boucif.

L’effet moral sur ces populations est un désastre ».

Un appelé témoigne d’une opération qui a eu lieu le mercredi 24 Avril 1957

« Les rebelles sont restés à 24 sur le tapis. Il y a le chef qui a mis les voiles. Nous avons fait des prisonniers qui, eux, avant de mourir, ont subi les plus atroces souffrances. Un vrai carnage. Les gars sont passés à la gégène, c’est-à-dire, on leur branche sur les couilles deux fils reliés à des piles, des postes 300. Le courant est à 240 volts. Tu vois un peu la douleur que tu peux ressentir. Ils hurlent tellement, ça fait mal…d’abord un vieux en est mort sur le coup. Ensuite ils sont tabassés jusqu’à ce qu’ils n’aient aucune forme. Après il y a la corvée du bois… comme ils l’appellent. Un sergent s’en va avec deux fellagha, dans un endroit caché de la vue, on entend des rafales ou rien du tout… quand ils étaient tués au couteau et le sergent revient. On n’entend plus parler de ces gars là.

Bon, revenons en arrière, nous avons croisé en venant des mechta (habitations) où les rebelles avaient leur quartier général. Ce village était habité par des femmes, des vieillards et des gosses. Après la bagarre nous avons eu ordre de piller et brûler. Tu aurais vu cette orgie ! ! ! les gars tuaient les vaches, moutons, chèvres, poules, volaient tout ce qui leur était utile, mettaient le feu, violaient les filles, les femmes. Les gars soulevaient les jupes… ils passaient à quinze dessus, la fille restait inerte. Tu vois un peu… une vraie orgie.

Je t’assure, lorsque tu vois ça pour la première fois tu ne sais plus où te mettre, tu as envie de pleurer, de te tuer toi-même, tu as honte… et les gradés qui t’engueulent parce que tu n’en fais pas autant. J’ai vu encore pire : des gars avec la gorge tranchée, d’autres la tête complètement déchiquetée avec la cervelle d’un côté, les yeux de l’autre, d’autres qui avaient les boyaux qui sortaient, c’était pas beau à voir !

Le soir, je t’assure, je n’avais pas faim, j’avais envie de dégueuler. »

Tous les moyens les plus ignobles sont mobilisés pour exécuter les pires tortures :

Ce ne sont là que quelques unes des méthodes utilisées : méthodes fascistes, méthodes odieuses rappelant la barbarie nazie.

Henri ALLEG, directeur du journal « ALGER REPUBLICAIN » a subi les pires tortures et les a dénoncées dans une plainte adressée au Procureur de la République d’Alger fin Juillet 1957.

« Une victime accuse:

…J’ai été arrêté à Alger le mercredi 12 juin par les « paras » de la 10ème D.P (bérets bleus). Il était environ 18 H 30 lorsque, conduit par le lieutenant Charbonnier, je pénétrai dans l’immeuble en construction, situé face au cinéma « Rex », sur la route qui mène à Châteauneuf (El Biar). On m’introduisit immédiatement dans un bureau situé au troisième ou quatrième étage. Un autre officier, que j’appellerai dans la suite de ce récit, « le deuxième lieutenant » (j’ignore encore son nom), s’y trouvait déjà. Le lieutenant Charbonnier me demanda de lui dire quels étaient les noms et les adresses des personnes qui m’avaient hébergé, avec qui j’étais en rapport, et enfin quelles avaient été mes activités depuis le moment où j’avais quitté mon domicile.

J’indiquais que, directeur d’ « Alger Républicain », j’avais continué à m’occuper de la défense de mon journal, illégalement interdit depuis septembre 1955, que tous mes efforts avaient tendu à éclairer l’opinion publique sur la nécessité d’une presse libre en Algérie et plus particulièrement de la reparution d’ « Alger Républicain », condition indispensable, selon moi, pour la recherche d’une solution pacifique. En témoignant mes lettres et mes démarches auprès du président du Conseil et du ministre de l’Information de l’époque, Guy Mollet et Gérard Jaquet. Quant à me faire le dénonciateur des personnes qui m’avaient hébergé, que je pouvais avoir rencontrées, je m’y refusais absolument.

« Je vous donne une chance, me dit alors le lieutenant Charbonnier : voici un crayon et du papier, écrivez tout ce que vous avez fait depuis novembre, en indiquant les personnes que vous avez rencontrées ».

Comme je maintenais mon refus, il se tourna vers le deuxième lieutenant et lui dit : « ce n’est pas la peine de perdre notre temps, n’est-ce pas ? » L’autre acquiesçant, il prit alors le téléphone et demanda qu’on prépare « une équipe pour une grosse légume ». Quelques instants plus tard, un « para » m’accompagnait jusqu’à l’étage inférieur. Je sus plus tard que ce « para » était en réalité un policier algérois, détaché auprès de la 10ème D.P Il se nomme Lorca et est originaire de Perrégaux.

A l’étage inférieur, on me fit pénétrer dans une pièce qui doit servir normalement de cuisine lorsque l’immeuble sera terminé. On m’ordonna aussitôt de me déshabiller et de me coucher sur une planche spéciale, munie aux deux extrémités de lanières de cuir. On m’attacha alors les poignets au-dessus de la tête et ensuite les chevilles avec ce système de lanières. Une demi-heure après, environ, le lieutenant Charbonnier entrait dans la pièce et me demandait si j’avais réfléchi ; comme je répondais que je n’avais pas changé d’opinion et que je protestais contre des procédés aussi odieux, on me répondit par une bordée d’insultes et d’obscénités et la « séance commença ».

On me transporta d’abord (toujours attaché sur la planche) dans une pièce plus grande. « Tu connais cet appareil ? Tu en as entendu parler, hein ? », me dit le lieutenant Charbonnier en me montrant une magnéto. Immédiatement un « para » assis sur

ma poitrine me brancha une électrode sur le lobe de l’oreille droite et l’autre au doigt et les décharges électriques se succédèrent. Pour m’empêcher de crier, le « para » assis sur ma poitrine m’enfonça ma chemise roulée en boule dans la bouche en guise de bâillon. Pendant ce temps deux autres resserraient les lanières aux pieds et aux mains, cependant qu’installés autour de moi, assis sur des paquetages, attendant que je parle, le lieutenant Charbonnier, le rhéostat en main, le deuxième lieutenant et le capitaine Devis se faisaient apporter des bouteilles de bière, la séance se prolongeant.

Après qu’ils m’eurent successivement aspergé d’eau «  pour que ça donne mieux », puis accroché les pinces électriques sur les doigts, le ventre, la gorge, les parties sexuelles, ils me détachèrent et me firent me relever à coups de gifles et à coups de pieds. On me fit me rhabiller à moitié (pantalon et veste). Le deuxième lieutenant me fit alors mettre à genoux, m’attachant ma cravate autour du cou comme une corde se mit à me secouer et à me serrer, à m’étrangler, cependant qu’il me frappait au visage de toutes ses forces. Absolument fou de rage, il me hurlait dans la figure : « tu vas parler, salaud ! Tu es foutu, tu es un mort en sursis ! Tu as fait des articles sur les exactions et les tortures, eh bien ! maintenant c’est sur toi que la 10 ème D. P les commet ! Et ce qu’on fait ici, on va le faire en France. Ce qu’on te fait, on le fera à ton Mitterrand et à ton Duclos ! »

Continuant à me frapper, il criait : « ici, c’est la Gestapo… tu sais ce que c’est que la Gestapo ? Tu vas disparaître. Personne ne sait que tu es arrêté, tu vas crever et ta putain de République, on la foutra en l’air aussi ! » Puis à nouveau, toujours à coups de gifles et à coups de pieds, on me ramena vers la planche. A nouveau déshabillé, je subis encore le supplice de l’électricité, les pinces branchées sur le sexe, la gorge, la poitrine. « Tu ne sais pas nager, dit Lorca, on va t’apprendre ».

M’entourant la tête d’un chiffon, ils me plantèrent un taquet de bois entre les mâchoires, puis portant la planche jusqu’à l’évier de la cuisine, ils me maintinrent la tête sous le robinet auquel était fixé un tuyau de caoutchouc. A trois reprises, ils m’amenèrent au bord de l’asphyxie complète, me retirant in extremis pour que je puisse reprendre haleine. A chaque « passage », capitaine, lieutenants et « paras » me martelaient le ventre de coups de poings assénés de toutes leurs forces pour me faire rejeter l’eau absorbée. Au quatrième « passage », je m’évanouis et je ne repris connaissance qu’allongé sur le ciment. « Tu as bien failli y passer, me dit le lieutenant Charbonnier, mais ne crois pas que tu vas toujours pouvoir t’évanouir, on a des médicaments, pour ça. Alors ,tu parles ? »

Comme je restais silencieux, on m’attacha les chevilles, puis plusieurs « paras » me soulevèrent à la fois, on m’accrocha les pieds en l’air à une barre de fer de la « cuisine ». J’entendis ensuite mes bourreaux dire en riant : « maintenant, on va le roussir ! »

Avec des torches faites de journaux roulés, Lorca me passa alors la flamme sur le sexe et sur les jambes, puis, avec sa cigarette, il commença à me brûler la pointe d’un sein. Ensuite, les coups reprirent, les « paras » se relayant pour me frapper.

Vers 4 heures 30, le jeudi matin on me détacha, je ne tenais plus seul debout. A coups de pieds, on me fit dévaler l’escalier, on m’attacha enfin les poignets très hauts derrière le dos avec des cordelettes et on me jeta dans une cellule jusque vers les huit heures du matin. Je changeai alors de cellule. Il s’agissait plutôt d’un grand placard sans lumière du jour, situé près du mess (pendant les séances de torture qui suivirent, j’entendis souvent les disques qu’on y jouait). Les séances reprirent avec des interruptions de « récupération » jusqu’au vendredi.

J’étais trop épuisé pour crier ou me débattre, et c’est sans doute pour cela qu’on jugeait suffisants mes liens. Je ne fus donc plus attaché sur la planche. Je ne saurais dire combien de nouvelles séances de tortures j’endurais exactement, mais la plus longue eut lieu l’après midi du jeudi, avec une courte interruption vers le soir, puis reprise jusque tard dans la nuit. J’étais toujours étendu sur le ciment les poignets sciés par les cordelettes, constamment « branché » même entre deux séances. C’étaient le lieutenant Charbonnier, le « deuxième lieutenant », le capitaine Devis, un autre lieutenant nommé Jacquet, et trois « paras » dont Lorca, qui se relayaient pour tourner la manivelle de la magnéto que les tortionnaires dans leur argot appellent « Gégène ». « Il faut lui foutre dans la bouche », dit le deuxième lieutenant. M’ouvrant la bouche de force, ils m’enfoncèrent un fil dénudé jusqu’à la gorge. Sous les décharges électriques, mes mâchoires étaient crispées et comme soudées entre elles. Je sentais ma tête comme traversée d’étincelles et d’images de feu. Je croyais sentir mes yeux jaillir de leurs orbites.

Sous la douleur, je me frappas la tête de toutes mes forces contre le sol. « N’essaie pas de t’assommer,

tu n’y arriveras pas », dit le deuxième lieutenant.

Entre deux secousses, le lieutenant Charbonnier me dit : «à quoi ça sert tout ça ?On va prendre ta femme, tu crois qu’elle tiendra le coup comme toi ? On t’a prévenu, on ira jusqu’au bout. Personne ne saura que tu es mort ». Le deuxième lieutenant me menaça de s’en prendre à mes enfants (qui résident en France). « Tu sais qu’on enlève des gens en France, tu le sais. Tes gosses arrivent par avion ce soir. Parle ou il va leur arriver un accident ».

Entre deux séances d’électricité, le deuxième lieutenant s’installant sur mes jambes se mit à me brûler la pointe des seins avec des allumettes qu’il enflammait une à une, cependant qu’un « para » (un nouveau) me brûlait la plante des pieds. Le vendredi, je n’étais plus capable de me tenir assis, ni de m’adosser seul au mur. J’avais les lèvres, la langue, la gorge sèches comme du bois. Les bourreaux savent que l’électricité assèche terriblement le corps et crée une soif insupportable.

Le deuxième lieutenant me dit : « il y a deux jours que tu n’as pas bu, tu ne crèveras pas avant quatre jours. Tu sais ce que c’est que la soif ? Ce soir, tu lècheras ta pisse ! »Et, versant de l’eau d’un quart dans un autre, il faisait couler tantôt devant mes yeux, tantôt près de mes oreilles, il approchait le quart de mes lèvres pour le retirer aussitôt. Puis, comme devenu subitement humain, il dit « allons, on n’est pas tellement vache… Je vais te faire boire quand même ». Il sortit et revint quelques minutes après avec un grand pichet de zinc. Tandis qu’un « para » me pinçait le nez de façon à ce que je garde la bouche ouverte, il me fit absorber le contenu du récipient ! De l’eau atrocement salée. La dernière séance d’électricité dirigée par le capitaine Devis fut en même temps un simulacre de préparation d’exécution : « c’est ta dernière chance », me dit-on et tandis qu’on me branchait à nouveau, un « para » sortait son revolver et le posait sur ses genoux comme dans l’attente d’un ordre. Le vendredi soir, enfin, je reçus la visite d’un officier qui sur le ton courtois me dit :

«  Écoutez, je suis l’aide du camp du général Massu, répondez aux questions que l’on vous pose et je vous fais transporter tout de suite à l’infirmerie. Dans huit jours, vous en avez ma parole d’honneur, vous serez en France avec votre femme, sinon vous allez disparaître. Vous avez 36 ans, c’est jeune pour mourir. » Je me souviens que la seule réponse que je lui donnais fut : « tant pis ». Il me dit alors : « Il ne vous reste plus qu’à vous suicider. Je verrai peut-être un jour vos enfants. Voulez-vous que je leur dise que j’ai connu leur père ? Ca me fait de la peine de vous voir dans cet état, mais vous savez, si vous me laissez partir, les autres vont revenir ».

Un peu plus tard, deux « paras » me transportaient (j’étais incapable de me tenir seul debout) jusqu’à une autre cellule où se trouvait une paillasse et on me laissait enfin reposer. De nouveau, tout l’aréopage de mes bourreaux se réunissait dans ma cellule, le lendemain samedi, dans l’après midi. S’y étaient joints aussi le commandant et deux inspecteurs en civil. Pendant une demi-heure, ils reprirent toutes les menaces que j’avais déjà entendues : « On mettra un mois, deux mois, trois mois, on a tout le temps, tu parleras ! » - « Tu crèveras et personne n’en saura rien ! » et sur le mode ironique : « Ce qu’il veut, c’est être un « héros » pour avoir une petite plaque sur une place dans quelques centaines d’années ».

Lundi, on commença à s’occuper de mes plaies. J’avais trois grosses brûlures infectées à l’aine dont je porte encore des cicatrices, des brûlures aux mamelons des seins, aux doigts (auriculaires et index) des deux mains encore visibles aujourd’hui, des écorchures sur la poitrine, le ventre, les parties sexuelles et aussi sur le palais et la langue, provoquées par les fils électriques dénudés.

Pendant quinze jours, ma main gauche resta insensible et paralysée. Encore aujourd’hui, le pouce de cette main demeure insensible. La nuit enfin, pendant plus de trois semaines, tout mon corps était ébranlé de secousses nerveuses, comme si la torture électrique me poursuivait encore. Jusqu’à maintenant, je continue à avoir des troubles périodiques de la vision. De plus, des plaies provoquées par le frottement des liens aux poignets m’ont laissé des cicatrices visibles.

Durant un mois, j’ai été illégalement détenu dans une cellule, dans des conditions matérielles et morales ignobles. Toutes les nuits, j’entendais à travers la cloison hurler les hommes que l’on torturait sans interruption jusqu’au matin. Les premières nuits, je crus reconnaître les cris de ma femme, qui, dans l’odieux chantage qui m’avait été fait, était également promise aux supplices. Je fus interrogé à nouveau à deux reprises mais sans nouvelles tortures. On me menaçait seulement périodiquement d’exécution sommaire.

Le mercredi 26 juin, un officier en civil vint me trouver et me fit remarquer que je pouvais aisément me suicider, il y avait en effet dans la cellule près de deux mètres de fil électrique. Le jeudi 11 juillet, je subis enfin  un dernier interrogatoire de la part du capitaine Faulk, qui me jeta par terre d’une gifle pour « m’apprendre à ne pas répondre avec insolence ». Le vendredi 12 juillet, j’étais interné au camp de Lodi.

Je porte plainte entre vos mains, Monsieur le Procureur, contre le capitaine Devis, les lieutenants Charbonnier et Jaquet, le « para » Lorca et tous autres (dont le deuxième lieutenant) que l’information pourra révéler, pour tortures, séquestration arbitraire, menaces de mort.

Je porte plainte également pour violences, contre le capitaine Faulk.

Le « Secours populaire », courageusement, a dénoncé à cette époque toutes ces tortures dans une brochure intitulée :

«  Vérités sur les tortures »

Extrait: « Voici un exemple, parmi tant d’autres, des sévices odieux subis par une femme, Madame Blanche Moine, inculpée dans l’affaire d’Oran :

Voici la description qu’elle en a fait :

« Vers 11 heures, m’ayant fait mettre toute nue, après m’avoir bandé les yeux, ils me menèrent dans une pièce à côté, après m’avoir allongée sur une table, attaché les pieds, les mains et la taille, ils commencèrent les séances électriques sur moi.

« Pour m’empêcher de crier, un des deux policiers me tenait un chiffon mouillé fortement appuyé sur la bouche et le nez et m’empêchait de respirer. Lorsque l’étouffement et les séances d’électricité me laissaient presque évanouie, alors on arrêtait, on m’enlevait le bâillon, et le supplice de l’eau commençait, on m’aspergeait le corps d’eau, ensuite on me faisait boire de force et, lorsque j’étais en possession de tous mes sens, alors on me pinçait le nez pour me forcer à boire des litres et de litres pour m’étouffer.

« De plus, toujours installée sur la table, couchée à plat, un des deux policiers, je ne peux le nommer ayant les yeux bandés, me donnait des coups de poing dans l’estomac, des gifles, qui ébranlaient chaque fois ma tête pendant cinq bonnes minutes. On m’a aussi prise par les cheveux et tapé la tête sur la table.

« Le lundi matin, dès 8 heures, les mêmes tortures que le dimanche, le tout accompagné de coups de poing à l’estomac et d’insultes de toutes sortes. A midi, arrêt avec confirmation que dès 14 heures ils recommenceraient et que je devais parler, sinon ils me « crèveraient ». Effectivement, dès 14 heures, jusqu’au soir, cela reprit, avec le courant électrique plus fort.

« Mardi, dès 7 H 30, on me remit sur la table en me disant :

« On va rigoler aujourd’hui, tu parleras, on s’en charge ». Après m’avoir mise nue et installée sur la table, l’électricité reprit, mais cette fois sur les seins, la gorge, les bras, le ventre, les douleurs étaient intolérables. »

Dès lors, l’émotion soulevée dans l’opinion publique se manifeste avec force et aboutit à l’envoi d’une commission d’enquête parlementaire. 

La dite commission ajourna deux mois durant son départ en Algérie, séjourna seulement 72 heures à Oran, mit deux mois à rédiger le « rapport Provo » qui concluait rapidement à l’inexistence des tortures. Cependant, l’un des commissaires, M. Hovanian, refusa de s’associer à ces conclusions et déclarait, le 19 mars, au journal Combat :

« Je n’ai pas suivi l’opinion de mes collègues, car il m’est apparu un faisceau de preuves de ces sévices, tant par des consultations médicales sur certains prévenus que par les contradictions relevées dans les déclarations de policiers et de fonctionnaires témoins de l’affaire. »

Il faudrait aussi parler de l’enfer de la sinistre villa SUSINI, des camps d’Oued Aissi, de Tizi-Ouzou, de Lodi, où des internés sont soumis aux travaux forcés et à la torture.

Voici un extrait du journal « Témoignage Chrétien » du 14 juin 1957.

« Les camps de triage:

Deux camps nous ont été signalés – ceux du « bordj militaire de Tizi-Ouzou » et celui « d’Oued-Aïssi », comme fonctionnant depuis plusieurs mois de la manière suivante : à la suite d’une opération des troupes dans un djebel les hommes valides trouvés dans un douar ou un secteur sont appréhendés, emmenés par la troupe et descendus au bordj. Ils y séjournent plus ou moins longuement, en attendant qu’il soit décidé de leur sort. Un centre d’interrogatoire y fonctionne, doté des instruments de torture maintenant devenus classiques à travers l’Algérie : baignoire, bassin cimenté, magnéto, etc. Certains individus qui refusaient de parler auraient été abattus : d’autre trop « abîmés » par la question auraient été liquidés de la même façon. Les internés sont soumis au travail forcé : construction de routes, travaux intérieurs au camp : certains ont même été

prêtés aux colons voisins pour les travaux des champs. Au bout d’un laps de temps qui peut varier de quelques semaines à quelques mois, ils sont libérés soit dirigés vers les camps officiels. »

Extrait de la brochure du « Secours Populaire »sur les tortures:

L’enfer de la sinistre villa Susini

Deux militants nationalistes, Sahnoun M’Hamed et Saadedine Mohamed Reda, détenus depuis six mois à la prison d’Alger, sont illégalement arrachés de leur geôle, le 9 mars au matin, par les « paras ». Ils sont conduits à la « Villa Susini », occupée par les parachutistes. Voici ce que l’un d’eux écrit sur les sévices qui leur furent infligés :

« Cet enfer a duré toute la journée, c’est-à-dire jusqu’à la tombée de la nuit. Malgré mes déclarations sincères et véridiques, je n’ai trouvé pour toute réponse que sévices, toujours sévices, menaces. Il n’existe plus de loi, même la plus élémentaire, c’est-à-dire la loi humaine. C’est ainsi que j’ai appris de la bouche de mes bourreaux qu’ils avaient carte blanche de la part de leurs chefs pour tout commettre et tout faire subir, à l’instar de la Gestapo… »

Les jeunes appelés et rappelés de notre région ont souvent été témoins de cette réalité de la torture.

Voici des témoignages de jeunes Havrais sur cette « sale guerre d’Algérie », extraits de la brochure « Les Foyers de jeunes du Havre et de la Région… une Histoire. »

« La voix des Jeunes » (octobre 1960) « … ne laissons pas nos copains »

« … on retrouve des jeunes qui reviennent d’Algérie complètement différents : s’ils se laissent gagner par la propagande néfaste, ils laisseront germer en eux cette sale graine de racisme… D’autres enferment dans leur silence toutes les horreurs qu’ils ont vécues. On en voit aussi qui ont été brisés ou qui ont souffert de leur résistance à l’armée. D’autres enfin choisissent l’insoumission…

Pour cela, il ne faut pas les laisser seuls. Il faut qu’on leur écrive souvent, leur parler des activités des foyers ; il faut leur dire que nous sommes avec eux, qu’on ne les abandonne pas ».

« … Nous avons eu l’occasion d’interroger des jeunes qui revenaient d’Algérie. Et bien, beaucoup préfèreraient se taire. Tous, ils veulent oublier les atrocités et la peur qui ne les ont pas quittés durant leur service en AFN.

Des parents, même, ne reconnaissent plus leur fils dans le garçon taciturne et irritable qu’on leur rend ».

« La voix des Jeunes » (septembre 1960)

 « Quand les soldats écrivent »

« … Non seulement l’armée contrôle notre tenue, nos occupations, mais elle prétend également contrôler nos opinions.

…On commence à avoir, pendant les classes, des cours d’action psychologique… Ils ont pour but de défendre et de faire approuver l’action néfaste de la France en Algérie. Les crimes commis contre les algériens nous sont montrés comme un exemple de justice… Il nous faut sans cesse revenir sur nos points de repère pour ne pas nous laisser rouler par cet ignoble baratin… seule la paix sera le salut de l’Algérie ».

« Avez-vous bonne conscience, - Moi pas ! Chaque fois que je discute avec un copain qui revient d’Algérie, il monte en moi une révolte à entendre tant de récits guerriers ! Ce qui est grave, c’est que les meilleurs de nos copains peuvent devenir capables de participer à des crimes parce que la guerre crée les conditions qui font remonter les pires instincts humains ».

« On entend parler des atrocités commises par les rebelles, mais on fait le silence sur celles commises au nom de la France ».

« Savez-vous que dans certains coins, chaque poteau télégraphique coupé ou saboté devient un poteau d’exécution pour un « félouze » comme on dit ».

Un Comité de Coordination va se créer au Havre et publier une motion en décembre 1961, pour une solution pacifique en Algérie, signée de 14 Mouvements de Jeunesse du Havre de toutes obédiences, dont les Foyers de Jeunes du Havre et de la région.

Texte de la motion :

« Le Comité de Coordination des Mouvements de Jeunesse du Havre et de sa région, ému par la propagation de la guerre d’Algérie et par ses conséquences, attire l’attention de ses membres, de la population et des pouvoirs publics :

-          sur les dangers de la montée de la violence qui se généralise dans notre pays ;

sur les dangers que font courir à notre

-          Jeunesse l’appel sous les drapeaux à 19 ans et deux mois ;

-          et demande la solution pacifique rapide de cette guerre qui bouleverse la vie nationale tout entière et singulièrement celle de nos mouvements ».

Témoignage de Armand Pitte

Amand Pitte a tenu à exprimer, avec courage, ce qu’il a vécu pendant cette sale guerre. Devenu ensuite militant de la CGT aux ACH où il a été Secrétaire du Comité d’entreprise. Il est aujourd’hui l’un des responsables de l’ADIAS ACH.

Manque de courage ?

 « En juillet 1958, j’ai été incorporé au 18ème RT (régiment des transmissions).

En octobre 1960 au 71ème BT (bataillon des transmissions) à Batna en Algérie. Je me suis trouvé affecté au « casernement », en quelque sorte service technique de l’armée, comme menuisier (c’était mon métier dans le civil). J’étais donc « un planqué ». Puis, trois mois avant ma libération (en considérant que j’ai été « maintenu six mois de plus »), je me suis retrouvé par punition, dans un bataillon « disciplinaire » appelé « les bérets noirs ». Puis encore affecté à une « brigade spéciale ». Nous étions peu nombreux : six appelés, un sous-officier et un officier. Les appelés accompagnaient les gendarmes et inspecteurs de police (2ème B) dans leurs investigations auprès de la population algérienne sur l’activité des présumés « terroristes », qui étaient en fait des partisans, défendant leur pays contre l’envahisseur français, dont les colons qui les exploitaient. Lorsqu’un éventuel « terroriste » était arrêté, il subissait un interrogatoire serré : la « gégène », le supplice de la baignoire… Quand un supplicié mourait, il y avait une « sortie » la nuit.

Le corps de la victime était emmené en jeep escortée de blindés. Le périple nocturne conduisait dans la campagne algérienne où se situaient des puits asséchés (ou non). Là, le corps était alourdi de gueuses, maintenues avec du fil de fer jeté dans un puits. C’était atroce. Nous étions « l’escorte ». Désobéir, c’était l’emprisonnement. Je reconnais que je n’ai pas été courageux, mais je voulais vite rentrer en France et revoir ma femme et mon fils. A ma décharge, j’ai pu éviter un interrogatoire « serré » à une jeune Algérienne de dix huit ans, en intervenant auprès de l’inspecteur de police qui la questionnait. Il serait trop long d’en dire plus. Mais je dirai que la France n’est pas sortie grandie de cette guerre d’Algérie. De cette période abominable, je garde un souvenir, qui me pèse d’autant plus que je n’ai pas eu le courage (qu’ont eu certains) de m’insurger. Grâce à cet appel à la conscience, j’ai voulu dire, brièvement, ce que j’ai vu, vécu, dans cette sale guerre d’Algérie. J’ai beaucoup de regrets. Je suis sincère. »

Un traumatisme profond

Dans un article du « MONDE » du 27 octobre 1961, Paul Henri Chombart de Lauwe, fait état du traumatisme profond subi par les jeunes appelés ou rappelés confrontés aux actes de répression et de tortures.

« Les enquêtes faites sur les jeunes revenant du service militaire montrent qu’un grand nombre sont désorientés par les images qui les obsèdent. Le public s’est habitué aux attentats et au plastic. La haine entre les groupes ethniques différents s’est singulièrement avivée. Il n’a pas été possible d’arrêter les interrogatoires avec action physique et les disparitions incontrôlées. Les lynchages, les « ratonnades », ont pris une extension de plus en plus inquiétante. La haine et la brutalité gagnent la vie quotidienne. Voilà le climat pré-fasciste rêvé par les dictateurs en herbe des groupes extrémistes. Ont-ils déjà gagné ?

« Oui, si les forces vives de la nation ne réagissent pas avec force et rapidité. Non, si des militants syndicalistes et des enseignants, des militaires loyaux et des fonctionnaires courageux, des chrétiens et des rationalistes, des représentants de tous les partis démocratiques, tous ceux dont l’idéal est en contradiction flagrante avec ces déchaînements, sont capables de se faire entendre et de s’entendre entre eux pour une action commune. Il y va de la vie de la nation. »

La  CGT a dénoncé avec force ces tortures, en révélant leur réalité.

Le Parti Communiste, la Nouvelle Gauche, devenue ensuite PSU, Témoignage Chrétien avec ses cahiers sur la guerre d’Algérie, des intellectuels, d’anciens ministres, des associations notamment « le Secours Populaire » se sont élevés contre ces crimes.

Le 19 mars 1957, 357 personnalités les plus diverses écrivent une lettre au Président de la République « Il faut arrêter ces crimes ! »

Le général Massu s’est dit, un peu tard, « désolé » par la pratique des tortures, et a reconnu leur inutilité.

« Non, la torture n’est pas indispensable en temps de guerre, on pourrait très bien s’en passer, » déclare-t-il au journal Le Monde, trente ans après avoir reconnu dans un livre l’usage de celle-ci en Algérie.

Le général Paris de Bollardière a été autrement courageux. Il a demandé à être relevé de son commandement pour protester contre l’emploi de méthodes qu’il estimait contraires aux traditions de l’armée.

Il reste maintenant au gouvernement Français de reconnaître et condamner officiellement la pratique de la torture, comme l’a déclaré Jean Magniadas, Vice-Président de l’I.H.S CGT, lors d’une conférence sur la guerre d’Algérie.

« Pour ma part, je considère que la France doit faire un acte fort sur la guerre d’Algérie, reconnaître la torture.

Qui peut nier, nécessite une parole publique, car c’est bien au nom de la République, par une armée de la République, couverte en haut lieu, à Paris, que la guerre d’Algérie et ses exactions ont été conduites et que la torture s’est installée, gangrenant l’armée. Le silence sur ces faits entretient l’esprit de revanche, l’ambiguïté sur les causes et les responsables de la guerre maintient une menace pour la démocratie en alimentant notamment le racisme. Aujourd’hui, 57 % des Français estime la torture condamnable.

La vérité historique doit triompher. Nous pouvons aider à la faire. »

 Compléments:

Voici quelques livres sur la guerre d’Algérie, et notamment sur les tortures.

À noter aussi :  « Poésie pour résister » Madeleine RIFFAUD – Éditions Tiresias

 

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