Ecrire au fil rouge

Modernisation technologiques et luttes sociales

Rouen Chèques: il y a 40 ans, l’informatisation…

par Maurice Desseigne de l’Institut d’Histoire sociale CGT-PTT

Le 29 janvier 1962, l’électronique et l’informatique faisaient leur entrée aux Chèques postaux. Pour inaugurer cette nouvelle méthode de gestion, c’est le centre de Rouen qui avait été choisi en raison de sa taille — il se situait au 8e rang des 18 centres en activité — et de sa proximité avec Paris, où s’élaboraient les nouvelles procédures.

C’était une première en Europe… peut-être même dans le monde.

L’expérience, qui portait au départ sur la tenue de 4000 comptes allait s’étendre progressivement, en l’espace de 2 ans et demi — de janvier 1962 à octobre 1964 — à la totalité des 200 000 comptes gérés par le centre, donnant lieu chaque jour à quelques 140 000 transactions et à l’impression de 45 000 extraits de comptes.

Certes l’administration des PTT n’en était pas à son coup d’essai puisque, depuis 1959, la gestion de la Caisse nationale d’épargne, plus de 8 milliards, était en cours de mise en œuvre. Mais avec le centre de Rouen commençait une phase d’informatisation, reposant sur deux constructeurs, l’un américain (IBM), l’autre français (BULL), qui allait toucher, par tranches successives, la totalité des centres de chèques français.

La CGT en phase avec le progrès

Cette opération n’a pas pris de cours les militants et militantes de la CGT des PTT. Celle-ci, en effet, s’appuyant sur l’expérience des luttes et des succès déjà obtenus à la CNE, savait déjà comment aborder les phases suivantes. Dès l’annonce du comité technique paritaire du 12 décembre 1961, sur l’automatisation de Rouen Chèques, on pouvait lire dans le « bulletin des agents d’exploitation et contrôleurs des chèques » de décembre 1961:  »Il importe (…)  que dès maintenant les sections syndicales, les adhérents de la CGT, l’ensemble du personnel dirigent une grande activité pour imposer que l’utilisation de l’électronique ne se traduise pas par une aggravation des conditions de travail mais qu’au contraire, elle apporte de grandes améliorations ». *

Jeannine Ponthieu, alors secrétaire de la section CGT, était en plein accord avec cette démarche: « Convaincue avant tout que le progrès devait aussi profiter au personnel, nous nous sommes pleinement investies dans cette aventure. D’autant plus qu’à cette époque, les conditions de travail aux chèques étaient très dures pour un personnel essentiellement féminin. »**

Sur place, les choses s’organisent rapidement, « la section syndicale (…) alerte le personnel du centre et contacte les autres organisation syndicales. Une rencontre se déroule avec la CFTC. Les deux organisations font connaître dans un communiqué commun la décision d’une journée d’action le 16 décembre 1961 afin d’obtenir la semaine en 5 jours, les deux jours de repos consécutifs et l’augmentation des effectifs pour ne pas  dépasser les 7 heures de travail par jour, sans augmentation des cadences. Cette grève est suivie par 60% du personnel, malgré un tract de FO qui s’y était opposé ». *

C’est le début d’une longue série d’actions qui vont accompagner la montée en puissance de la mise en électronique de Rouen Chèques. La première année n’est pas facile et, fin 1962, Jeannine Ponthieu dresse un premier constat: « Pour l’instant, les employées travaillant à l’électronique ont des horaires très favorables et ne se rallient pas à nos revendications. Elles ne comprennent pas que ces avantages sont très momentanés et précaires et qu’ils s’agit de faire accepter l’installation de l’électronique. Ce qui est très significatif quant aux suppressions d’emplois, c’est le nombre sans précédent d’auxiliaires occasionnels (cinquante à la SCV). Toutes seront renvoyées. A la SCV (Section de vérification de la comptabilité), nous avons mené des actions pour la semaine de 35 heures en 5 jours. Les pétitions sont signées à 100%. Nous avons demandé la pause d’un quart d’heure tous les matins et nous n’avons obtenu que 10 minutes et on nous porte le café à domicile. Nous demandons l’ouverture de nouveaux groupes et des effectifs supplémentaires. L’administration organise des conférences pour indiquer au personnel les conséquences de l’électronique. Elle prétend qu’il n’y aura que 2% de diminution d’effectifs. Elle fait de grands efforts pour « tranquilliser » le personnel ». * 

Premiers succès !

Malgré ces difficultés, la lutte se développe. Dès le deuxième semestre de 1962, une grève lancée par la CGT et la CFTC, pour l’augmentation des effectifs et l’amélioration des conditions de travail, a été suivie par 85% du personnel du centre.

Les années 1963 et 1964 vont être ponctuées par de nouvelles actions de plus en plus massives:

¨               70% de participation à la grève nationale des centres de chèques du 19 janvier 1963, avec un fort pourcentage de programmeurs et de perforeuses-vérifieuses.

¨               Résultat analogue lors de la grève de même nature du 23 mars 1963, ce mouvement, comme le précédent, se faisant à l’appel de la CGT et de la CFTC.

¨               Le 22 juin 1963 a lieu la première grève unitaire CGT-CFTC-FO. Le résultat — 95% de participants — s’en ressent aussitôt.

¨               Le 18 mars 1964, dans les mêmes conditions, le personnel du centre cesse le travail à 98%.

Dès lors, de premiers succès sont engrangés et Jeannine Ponthieu peut très vite en dresser un bilan: « Réduction du temps de travail pour les groupes à 38 h 30 par semaine, avec un samedi sur deux, avec un horaire fixe (33 h 30 pour les femmes enceintes, sur les groupes et à la perforation, avec un horaire fixe), pas de sortie au-delà de 19 heures pour la grande majorité du personnel, pas plus de 7 heures de travail par jour, obtention d’une pause café d’un quart d’heure, maintien des acquis locaux ».*

 De nombreux autres succès viendront avec le développement de l’automatisation.

Cette intense activité revendicative et les initiatives unitaires de la CGT portent leurs fruits: « notre section syndicale, » se souvient Jeannine Ponthieu, « s’est alors considérablement renforcée en adhérents et en militants dans presque tous les services. Jusqu’à 25% du personnel syndiqué ! Ce fut une période faste et enthousiaste. Beaucoup de camarades s’y sont investis. C’était notre force. »**

De leur côté, les informaticiens ont très vite ressenti la nécessité de mener la lutte ne étroite liaison avec le personnel du centre.  

Jean Julien faisait partie de cette première équipe d’informaticiens à Rouen-Chèques. Il évoque l’état d’esprit qui les animait alors: « Nous nous sentions « pionniers » style Aéropostale et Saint-Exupéry ! Cela a été la source d’un esprit de responsabilité et de solidarité qui, pendant longtemps, a animé l’équipe informatique de Rouen, au travail et dans les luttes (…) Le service informatique n’a jamais été « clanique », il a toujours participé aux nombreuses actions menées dans les PTT, locales et nationales, sur l’ensemble des revendications. Mais en même temps, dès le début, notre service a participé à l’élaboration des revendications spécifiques à l’informatique avec la Fédération avec en toile de fond que nos catégories, nées de l’évolution de la technique, n’étaient pas reconnues par l’Administration. Autrement dit, une technique d’avenir était mise en œuvre par des agents sans avenir administratif ». **

Conjuguant ainsi les initiatives propres à cette nouvelle catégorie et la participation aux actions d’ensemble, ils ont fait aboutir nombre de revendications tant sur le plan de leur statut que de leur pouvoir d’achat ou des règles de gestion qui leur étaient appliquées.

Mais ceci est une autre histoire, qui pourra faire l’objet d’une étude beaucoup plus fouillée.

Un double enseignement.

De cette période, on retiendra surtout deux idées.

Tout d’abord, la capacité d’une administration d’État à appréhender le progrès technique et à trouver parmi ses propres fonctionnaires les ressources et les talents pour le mettre en œuvre avec une efficacité que bien peu d’entreprises privées étaient alors en mesure d’égaler.

Ensuite, l’aptitude de la CGT de se tourner résolument vers l’avenir et, par ses propositions et ses actions, à mettre l’automatisation au service des intérêts du personnel et de l’amélioration du service public.

Deux leçons que les adversaires des fonctionnaires et les détracteurs de la CGT feraient bien   de méditer aujourd’hui.

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-       *Citations extraites du livre « les filles des chèques postaux » de Sylviane Mangiapane —  Le temps des Cerises, éditeurs et IHS-CGT-PTT.

-       **Témoignages recueillis par l’auteur

Article paru dans le n°17 (mars 2003) de la revue « le relais », trimestriel de l’Institut d’Histoire sociale CGT-PTT.

 

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