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Fil rouge N°2 (1998)

Trentenaire de Mai 68

Témoignage d’un acteur des événements, militant des P.T.T. à Dieppe en mai 68

Ce témoignage a été publié en 1988 par le journal d’une section syndicale C.G.T. des PTT, celle de “Dieppe CPE” (aujourd’hui service de France Télécom).

Propulsé sur le devant de la scène de son entreprise par les événements de mai 68, notre camarade entrera quelques années plus tard au conseil municipal de Dieppe en 1971, avec quasiment toute la direction de l’Union Locale CGT.

Notons que le Secrétaire Général Adjoint de l’UL et principal animateur des événements de mai, Irénée Bourgois, en deviendra le maire .

Il s’agit de Gérard Jacqueline, technicien aux PTT à l’époque, aujourd’hui cadre de France Télécom en retraite, toujours syndiqué à la C.G.T.

Il est devenu le 1er adjoint de la Ville de Dieppe en 1995.

Question: 1968, comment la grève a-t-elle démarré?

Gérard Jacqueline: Le premier jour, tous les collègues étaient arrivés avant l’heure, et s’étaient rassemblés dans la cour de la Poste. A 8 heures, la porte d’entrée aux services, au fond de la cours était toujours fermée.

C’est alors que les deux inspecteurs centraux ont traversé la foule en silence. Ils ont tenté d’ouvrir la porte, puis se sont retournés avec un grand sourire: “Nous sommes avec vous camarades”. Alors seulement j’ai su que c’était gagné.

A partir de cet instant j’ai pu monter sur un touret de câble et nous avons voté la grève générale, décision renouvelée tous les jours à la même heure, pendant les trois semaines de grève.

Q: Au fait, qui y avait-il dans la cour de la Poste?

GJ: Des collègues de toutes tendances et de tous les services des P.T.T. La Poste et les Télécoms étaient à l’époque rassemblés dans un même immeuble, rue Desmarets, en face de la mairie. Seul le service des lignes était rue Thiers, à 300 m; ces collègues nous avaient rejoint.

La C.G.T., bien sur, était déjà majoritaire, et c’est tout naturellement que ses militants ont organisé l’action pendant cette période.

Q: Arrêtons nous un peu sur l’organisation des services: tu dis que tous les services étaient rue Desmarets?

GJ: A cette époque, les Télécoms c’étaient les P.T.T., service du téléphone. Il y avait encore un Central Manuel avec 50 opératrices au 2ème étage. 30 tables (on les appelait des “keyboards”) fonctionnaient à l’heure chargée.

L’Automatique, comme on disait alors, un système de type R6, était au 1er étage. Le répartiteur était bien plus petit qu’aujourd’hui. Le service des essais et mesures, on disait “les mesures” était logé dans cette salle. Il y avait aussi le service des installations d’abonnés, le “rural” (téléphone semi-automatique), et le service des abonnements.

Les receveurs des bureaux de Poste de Eu, Neufchâtel et St Valéry en Caux géraient leur propre service du téléphone, les opératrices de Manuel, comme les services techniques.

Q: Au début de la grève, quelles étaient tes fonctions syndicales?

GJ: J’étais un militant parmi les autres. Je représentais les P.T.T. à l’Union Locale C.G.T., mais je n’étais pas le secrétaire de la section syndicale.

Au démarrage de la grève, plusieurs camarades de la section se trouvaient depuis 48 heures en visite d’amitié auprès des P.T.T de R.D.A, dont les premiers responsables de la section. Ils se sont trouvés bloqués là-bas plusieurs jours, car les frontières de la France étaient fermées.

C’est donc au pied levé que le syndicat a pris les chose en main. Il a fallu assumer, prendre ses responsabilités. C’est ainsi que je me suis retrouvé propulsé à la direction de l’action.

Question: Après l’Assemblée Générale, que se passait-t-il?

Gérard Jacqueline: Un piquet de grève était organisé chaque jour pour, d’une part, assurer la sécurité des locaux et celle des installations prioritaires sous la responsabilité du syndicat, et d’autre part pour organiser la solidarité active.

Détail sympathique, l’épouse du receveur de l’époque descendait le café au piquet de grève.

Un camarade de la campagne se chargeait du ravitaillement. Il avait la responsabilité de trouver des denrées alimentaires à moindre prix. De la viande aux abattoirs de Luneray, des pommes de terre chez les paysans. D’autres se chargeaient d’aller aux moules à Penly ou à Varengeville.

Q: Et les manifestations?

GJ: Les P.T.T ont participé, par leurs militants au sein de l’U.L.-C.G.T. à l’organisation des manifestations et de la solidarité au niveau de l'agglomération. Tous les travailleurs des P.T.T. disponibles étaient présents dans les manifestations avec une banderole de leur section C.G.T.

Il convient à ce sujet de signaler l’omniprésence de la C.G.T. et la grande audience qu’elle avait à la fois dans la population et auprès des autorités.

Je me souviens de ces réunions un peu épiques, où le sous-préfet et le commissaire de police remettaient à l’Union Locale C.G.T. les bons d’essence (l’essence était rationnée) afin qu’en compagnie d’un agent de police dans les stations services encore ouvertes, nous décidions de la priorité d’attribution.

Cette audience de la C.G.T. sera confirmée en 1971, puisque c’est l’essentiel du secrétariat de l’Union Locale C.G.T qui se retrouvera à l'Hôtel de Ville, sous la direction de son secrétaire général, Irénée Bourgois.

Q: Comment ont été perçues et vécues les négociations et le Constat de Grenelle?

GJ: Chaque jours, toujours monté sur un touret de câble, j’animais un débat sur la progression des discussions de Grenelle, concernant en particulier les P.T.T.

Chaque jour, la grève était donc reconduite en connaissance de cause, jusqu’au moment où, avec des milliers de travailleurs des P.T.T, nous avons considéré que les acquis permettaient la reprise du travail dans une extraordinaire atmosphère.

Nous avions en effet gagné sur beaucoup de tableaux, y compris sur le payement d’une bonne partie des jours de grève.

Q: Qu’est-ce mai 68 a contribué à changer dans ton service?

J: D’abord, le combat syndical a montré son efficacité. Il a montré aux travailleurs qu’il était possible de gagner. C’est toujours vrai aujourd’hui.

Ensuite, la lutte menée au coude à coude pendant 3 semaines, par des gens qui en réalité ne se connaissaient pas, a créé des liens fraternels qui se sont prolongés longtemps après dans les services, et ont permis d’autres acquis dans différents domaines.

Dieppe, avril 1988

Propos recueillis par Gilles Pichavant

Mai 68:

Appel à Témoins

Le trentième anniversaire de Mai 68 ne peut laisser ceux et celles qui ont vécu ces journées brûlantes, ont participé à ces luttes de caractère exceptionnel et ont vu naître le flot d’aspirations neuves qui n’ont cessé d’irriguer notre société.

Complétant les réalisations de l’Institut d’Histoire Sociale (niveau National), VO Editions a pris l’initiative de réaliser un album largement illustré, “UN MOIS DE MAI TRES OCCUPE”, que nous voulons riche de vos souvenirs, de vos témoignages, de vos réflexions.

Il nous semble important en effet que soit rassemblée la moisson d’expériences, de découvertes, d’initiatives, qui ont eu pour cadre des milliers d’entreprises, de chantiers, de bureaux.

Vous qui avez vécu ces journées, n’en gardez pas vous seul la mémoire. En dix lignes, en quinze ou en trente à votre guise, racontez par exemple un épisode marquant ou anecdotique de l’occupation de votre entreprise, et vous pouvez y joindre une photo, votre apport n’en sera que plus précieux.

Adressez votre contribution à

VO Editions - Album Mai 68-

263 rue de Paris, 93516 Montreuil Cedex

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