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Fil rouge N°8 (Décembre 2000)

Dieppe 9 novembre 1880-9 novembre 2000

120e anniversaire du retour en France de Louise Michel, Déportée en Calédonie

Par Robert Privat

« Étant une femme impliquée depuis toujours dans les luttes de femmes et dans les luttes progressistes – de gauche, donc – il était normal que je rencontre Louis Michel et que je me prenne de passion pour elle… Il n’y a pas beaucoup d’autres exemples, dans l’Histoire, de femme qui se soit aussi magnifiquement battue contre toutes les iniquités. Adolescente, j’avais lu ses Mémoires et j’avais été frappée par son intelligence à lier tous les combats: contre l’exploitation des prolétaires certes, mais aussi contre l’écrasement des femmes par les hommes, contre la colonisation des « sauvages » par les Blancs et contre les cruautés infligées aux animaux. Et quelle superbe image de « pétroleuse «  intrépide sur les barricades ! Puis, sa courageuse défense des Kanaks m’a inspiré un livre L’Herbe de Guerre, qui met en scène la grande insurrection qui a eu lieu lorsqu’elle était déportée en Nouvelle-Calédonie, en 1878 » Xavière Gauthier, Chercheuse au CNRS, Maître de Conférence à Bordeaux III (1979).

Une figure héroïque de la Commune de Paris

Dès le 22 janvier 1871, quand Paris manifestait contre le gouvernement de capitulation, Louise Michel, en habit de garde national, fait le coup de feu contre l’Hôtel de Ville. Elle se dépense sans compter: propagandiste, garde au 61e bataillon, ambulancière…

Le Lundi 21 mai, les versaillais lancent l’assaut final contre la commune. Dombrowski envoie Louise Michel, en compagnie de Mme Mariani et de quelques fédérés, prévenir le Comité de Vigilance de Montmartre. Elle y retrouve ses camarades du 61e bataillon.

Le Mardi 22, un bataillon de femmes, dirigé par Louise, défend la barricade de la Place Blanche, l’une des dernières à tomber. Louise, après ses ultimes coups de feu, réussit à s’échapper. Mais apprenant que sa mère a été arrêtée à sa place, elle se livre aux officiers de Thiers. Le 24 mai, ils la transfèrent à Versailles puis à la prison d’Arras. Le 29 Novembre, elle est ramenée à Versailles où son procès s’ouvre en décembre. Le 16 décembre elle est condamnée à la déportation, dans une enceinte fortifiée. Le 21 décembre, avec d’autres femmes, elle est incarcérée à la centrale d’Auberive où elle séjourne 20 mois. Elle en sera extraite le 24 août 1873 avec un convoi de 21 déportés auxquels sont joints 125 hommes également condamnés, pour être embarquée sur le « Virginie ». Après plusieurs mois d’une éprouvante traversée contournant l’Afrique, les déportés débarquent en Nouvelle-Calédonie, le 10 décembre 1873.

« Louise va passer sept ans sur cette île perdue, située à 1400 km à l’est de l’Australie. Elle y retrouve de nombreuses connaissances et, face à une administration tatillonne, souvent cruelle et presque toujours hostile, elle connaît la vie difficile des déportés, étudiant, luttant, ne perdant jamais le droit-fil de des convictions révolutionnaires, notamment en se rangeant aux côtés des canaques révoltés ».

De cette femme exceptionnelle, admirée de Victor Hugo et Paul Verlaine, Jeannine Marest, Secrétaire de la CGT, écrivait en 1987:  « ...Louise est une femme passionnée et passionnante. Notre combat d’aujourd’hui pour les libertés, pour le bien-être, contre

toute injustice, celui pour l’égalité et contre le racisme, celui pour édifier un monde de progrès et de paix, c’était le sien. Elle nous a tracé le chemin (…). Précurseur, elle fut à plus d’un titre (…). Elle préconisa un enseignement vivant, concret, inspiré des sentiments républicains, en fait, une véritable école laïque au sens que nous l’entendons aujourd’hui et qui reste à construire (…). Elle fut sans doute parmi les premiers combattants anticolonialistes quand elle prit le parti de ce peuple en révolte en 1878. Liberté, liberté des peuples, il y a ceux qui en parlent et ceux qui agissent, aujourd’hui comme hier (…). Féministe avant l’heure, elle le fut dans une société où les tabous prédominaient: Soit la femme était au foyer, soit elle était perdue (…). »

L’amnistie et le retour en France

« Le 8 mai 1879, la peine de Louise Michel est commuée en détention simple. A partir du 16 juin, elle obtient un poste d’institutrice à Nouméa, aux appointements de 720 francs; Le 16 octobre, elle bénéficie d’une remise de peine, qu’elle refuse, entendant n’être libérée que lorsque tous ses camarades le seront. Le 11 juillet 1880, enfin c’est l’amnistie pour tous les condamnés de la Commune. En même temps qu’elle apprend l’heureuse nouvelle, Louise est informée de la maladie de sa mère, frappée de paralysie. Elle se hâte de quitter la Nouvelle-Calédonie pour le courrier régulier (grâce à l’argent qu’elle a gagné en tant qu’institutrice), et atteint Londres le 7 novembre 1880, après une brève escale à Sydney ».

Le 9 novembre, le paquebot à roues venant de Newhaven, accoste à Dieppe. Louise Michel retrouve la France accueillie par une foule sur le quai Henri IV, parmi laquelle son amie Nathalie Le Mel, revenue avant elle de Nouméa, et un comité d’accueil dieppois au sein duquel se trouve Louis Detré, imprimeur à « l’Impartial », Mékerke, tailleur, Gustave renard, ivoirier. Après les paroles de bienvenue, un bol de bouillon est offert dans un café, puis le cortège part l’accompagner à la gare où elle embarque dans le train de Paris qui arrive à la Gare St Lazare à midi. Un accueil triomphant. Malgré les barrages, policiers, c’est une foule immense qui se presse aux alentours de la gare

Sur le quai, Georges Clemenceau, Henri Rochefort et Louis Blanc retrouvent leur amie à la descente du train. Louis Andrieu relata ainsi l’événement: « Depuis longtemps attendue par ses amis politiques, la Vierge Rouge, Mlle Louise Michel n’arriva à Paris que le 9 novembre 18980. A midi elle descendit à la gare St Lazare, accompagnée de cinq ou six amnistiés. Groupés dans la rue d’Amsterdam et sur la place du Havre, six ou sept mille personnes la saluèrent par des cris répétés de : « Vive Louise Michel ! ». Henri Rochefort, après l’avoir embrassée, lui donna le bras pour sortir de la gare. Pendant les cinquante mètres qu’elle dut parcourir pour gagner la voiture qui l’attendait au coin de la rue de Londres, celle qu’on appelait « la grande citoyenne » fut l’objet d’une ovation enthousiaste ».

Décidément plus de 9 ans après son écrasement sanglant, dans le cœur des parisiens, la Commune n’est pas Morte !

Un 9 novembre 2000 digne de « la Bonne Louise ».

C’est pour commémorer cet événement que les associations dieppois et nationale des « Amis de la Commune », associés à la Municipalité de Dieppe, à l’Union locale des syndicats CGT, au syndicat CGT des cheminots de Dieppe et de Rouen, à la Direction régionale SNCF de Normandie et aux Comités d’Établissement SNCF de Normandie et de Paris St Lazare, à la Ville de Rouen, à l’Institut d’Histoire Sociale de la CGT et à celui de la Fédération CGT des Cheminots, ont organisé une série de manifestations ce 9 novembre 2000, prolongées par plusieurs animations culturelles pour les dieppois dans les jours suivants.

En ce 9 novembre 2000, les parisiens « Amis de la Commune » partis de la gare St Lazare, vinrent grossir les rangs des dieppois pour l’inauguration d’une plaque commémorative datée de ce jour ornée d’un portait de Louise Michel sur fond de drapeau rouge: « A Louise Michel, militante de la Commune, déportée en Nouvelle Calédonie.. Amnistiée, elle rentre par Dieppe, le 9 novembre 1880. « Elle est la faucille dans le blé mûr pour le pain blanc… » Paul Verlaine. » Tous se retrouvèrent au restaurant « Le Villandry », pour un bol de bouillon suivi d’un « communard » et d’un repas convivial.

Puis ce fut le départ pour Paris, par une voiture-conférence mise à disposition par la SNCF et incorporée au Train. De quoi étonner les voyageurs montés à Rouen: la voiture conférence retentit des chants de la commune. Ses vitres sont ornées des options de la Commune: « Le droit pour tous à la culture »; « Liberté pour la presse »; « L’école obligatoire gratuite et laïque »; « suppression de la peine de mort ». Une comédienne lit une lettre de Louise Michel à Georges Clemenceau, d’une étonnante actualité: « Réquisition des appartements vacants du 18e arrondissement pour les pauvres ». Le contrôleur annonce l’objet du 120e anniversaire à tous les usagers du train et signalera le passage devant le cimetière de Levallois-Perret où est enterrée Louise Michel.

A l’arrivée sur le quai 27, gare St Lazare, devant de nombreux présents, avec un groupe de visiteurs du Montmartre communard rassemblés dès l’après-midi, sylvain Brière, membre du secrétariat de la Fédération CGT des Cheminots, souligne le succès de cette journée et les militants de la Commune de Paris, montés « à l’assaut du ciel », qui ont conçu et jeté les bases des organisations ouvrières que nous connaissons encore actuellement.

Il conclut: « Le mérite de la Commune est d’avoir ouvert la voie à des ambitions neuves… nombre d’idéaux … restent à conquérir pour avancer vers une société libérée de la dictature de l’argent, où l’homme, qu’il soit du nord ou du sud, de l’est ou de l’ouest, et quelle que soit la couleur de sa peau sera enfin universellement reconnu comme le capital le plus précieux ».

Les éléments d’information et les citations contenus dans le présent article proviennent de plusieurs numéros du Bulletin de l’Association des Amis de la Commune de Paris: « La commune » (N°6 de 1999, N°10 d’octobre 2000); de l’ouvrage de Pierre Durand: « Louise Michel. La Passion » (Édition Messidor, octobre 1987); des N° 58 (septembre - octobre 2000) et 59 (novembre 2000) de la revue littéraire « Rouen –Lecture – Normandie » où ont figuré plusieurs articles sur « le retour de la Bonne Louise », avec un intéressante notice biographique; d’un article de Christine Bedon, paru dans le journal de la fédération CGT des cheminots

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